UN
PEU D'HISTOIRE / Le philosophe Giorgio Agamben
: «Une guerre contre l'Europe»
27.10.09 - Giorgio Agamben: «Une
guerre contre l'Europe»
Représentant d'une gauche radicale,
l'intellectuel italien Giorgio Agamben,
né à Rome en 1942, est un
disciple de Michel Foucault et un théoricien
du pouvoir moderne. Professeur d'esthétique
à l'université de Vérone,
cet auteur de nombreux essais traduits en
français (1) s'oppose au gouvernement
de Silvio Berlusconi, coupable selon lui
d'avaliser l'«état d'urgence
permanent» instauré par les
Etats-Unis.
Propos
recueillis par Tiziana Mian
[07 avril 2003]
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LE
FIGARO. - Comment le philosophe que vous
êtes réagit-il à cette
guerre ? L'Amérique s'est-elle
arrogé le droit d'être au-dessus
des lois ?
Giorgio
AGAMBEN. - Face à cette guerre
je ne pense pas qu'on puisse réagir
en tant que philosophe, artiste, français,
italien, ouvrier ou bourgeois, on ne peut
que réagir entièrement,
dans tous les aspects de notre existence.
Pour le reste, il est évident que
cette guerre signifie de la part des Etats-Unis
une nette prévarication de la force
contre le droit. Le gouvernement américain
a délibérément ignoré
et piétiné ce qui restait
du droit international, qui avait
déjà été mis
à dure épreuve au cours
de ces dernières années.
Je crois que, pour comprendre ce qui s'est
passé, il ne faut pas oublier que
cette transgression des règles
du droit se produit, me semble-t-il, selon
un paradigme qui guide aujourd'hui toute
la politique des Etats-Unis d'après
le 11 septembre, c'est-à-dire l'état
d'exception. Mais ce qui est extrêmement
inquiétant c'est que ce paradigme,
d'état extraordinaire et provisoire,
soit devenu progressivement un modèle
normal pour gouverner.
Que
voulez-vous dire ?
J'irai
jusqu'à dire que la création
volontaire d'un état d'urgence
permanent est devenu une des pratiques
essentielles des États contemporains
y compris des États démocratiques.
En ce qui concerne les Etats-Unis,
il me paraît évident que
la Maison-Blanche essaie d'imposer à
son pays et à la planète
entière un état d'exception
permanent, qui nous est présenté
comme une réponse à une
sorte de guerre civile mondiale entre
État et terrorisme. Il suffit de
penser au passage de la République
de Weimar au nazisme, mais aussi à
l'actuelle situation de l'État
d'Israël... L'histoire récente
nous enseigne qu'aucune démocratie
ne peut résister à un état
d'exception trop prolongé ou à
un état de guerre qui devienne
permanent. Je veux dire par là
qu'il me semble que même la démocratie
américaine, pourvu qu'elle existe
encore aujourd'hui, court le danger, sous
la pression de cet état d'urgence
permanent, qui est un état de guerre
permanent, de se transformer en un régime
ouvertement antidémocratique.
Vous
parlez d'un terrorisme à l'envers.
Est-ce justifié ?
Ce
qui se passe lorsque l'état d'exception
devient permanent, c'est-à-dire
devient le paradigme normal de la politique,
c'est qu'État et terrorisme finissent
par former un système unique, dont
les deux parties ne sont même plus
identifiables. C'est un système
unitaire à deux faces, dont une
sert à justifier sans cesse les
actions de l'autre et à un tel
degré qu'on ne peut plus distinguer
laquelle des deux joue tel ou tel rôle.
Pensez-vous
que les divisions provoquées par
cette guerre en Europe seront profondes
et durables ?
Ce
qui me semble clair, c'est qu'il s'agit
d'abord d'une guerre contre l'Europe.
À partir du moment où
l'Europe est devenue une puissance économique
qui menace la suprématie des Etats-Unis,
ces derniers ont voulu prouver que l'Europe
n'existe pas politiquement. Pendant ces
derniers mois, la diplomatie américaine
a ouvertement et systématiquement
travaillé à détruire
l'unité politique européenne.
Malheureusement ils y ont réussi.
Les
Américains auraient donc profité
de cette opportunité pour diviser
l'Europe ?
Je
suis persuadé que c'est une des
raisons cachées et inavouées
de cette guerre et qui est loin d'être
secondaire. C'est d'abord une guerre contre
l'Europe.
Que
vous inspirent les dernières déclarations
de Berlusconi à Bruxelles, à
l'égard de la France et de Chirac
?
Quelles
que soient les raisons de leurs choix
- conviction véritable ou opportunisme
-, la France et l'Allemagne sont les
seuls États européens qui
donnent une vraie vision politique de
l'Europe. Berlusconi et d'autres hommes
politiques du continent européen
ont, en revanche, apporté la preuve
qu'ils n'étaient que les commis
des intérêts américains.
Du point de vue de la politique étrangère,
l'Italie est «techniquement»
depuis 1945 un protectorat américain.
Il est évident qu'un pays dont
le territoire est entièrement parsemé
de bases militaires américaines
ne peut pas être indépendant.
On
parle beaucoup de «guerre des images».
Quelle vérité parvient ainsi,
d'après vous, aux téléspectateurs
?
La
première guerre du Golfe nous avait
habitués à cette manipulation,
dans laquelle l'événement
et la nouvelle se confondent et l'information
tend à se substituer au fait. Mais
cette fois-ci on remarque quelque chose
de nouveau : une extraordinaire réaction
de masse contre la guerre dans tous les
pays européens. A l'extrême
confusion de l'information fait face une
extrême lucidité des «spectateurs».
C'est le vrai point positif que j'observe
aujourd'hui.
Quel
rôle peuvent encore avoir les Etats-Unis
au sein de l'ONU ?
Comme
les Etats-Unis ont montré que l'Europe
n'est pas une puissance politique, ils
ont aussi montré que l'ONU n'est
pas une réalité politique,
mais, tout au plus, humanitaire. Il se
peut qu'une fois la guerre terminée
ils décident de confier à
l'ONU la tâche de gérer les
aides humanitaires. Dans cette situation
de totale violation du droit, cette tâche
deviendrait, à mon sens, une honte.
Que
vous inspire le spectacle de Bagdad sous
les bombes ?
Le
seul moment où, en Europe, une
vraie unité culturelle a existé,
ce fut entre les XIIe et XIIIe siècles.
De cette unité, faisaient partie
intégrante la culture islamique
et hébraïque. Il est probable
aussi que nous n'aurions pas de philosophie
moderne sans les Arabes qui nous ont transmis
la philosophie grecque et sans les traducteurs
juifs qui nous ont restitué en
latin les oeuvres d'Avicenne, Averroès,
etc. Depuis, en Europe, il n'y a plus
jamais eu d'unité culturelle. Sans
doute parce qu'il ne peut y avoir d'unité
vraie qu'à la condition que ces
deux autres réalités soient
incluses.
(1)
Parmi lesquels Stanze (Rivages), Enfance
et histoire (Payot), Le Langage et la
mort (Bourgois), Homo sacer (Le Seuil).
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Lettre
des huit pays d'Europe pour un front uni
face à l'Irak
30
janvier 2003
Les
dirigeants de huit pays d'Europe appellent
à l'unité avec les Etats-Unis
sur la crise irakienne.
Les
signataires sont : VACLAV HAVEL, République
tchèque; JOSE MARIA AZNAR, Espagne;
JOSÉ-MANUEL DURO BARROSO, Portugal;
SILVIO BERLUSCONI, Italie; TONY BLAIR,
Grande-Bretagne; PETER MEDGYESSY, Hongrie;
LESZEK MILLER, Pologne; ANDERS FOGH RASMUSSEN,
Danemark.
Ce
qui unit véritablement les Etats-Unis
et l'Europe ce sont les valeurs que nous
partageons: la démocratie, la liberté
individuelle, les droits de l'Homme et
l'autorité de la loi. Ces valeurs
ont traversé l'Atlantique avec
ceux qui ont quitté l'Europe pour
aider à construire les Etats-Unis.
Aujourd'hui, les Etats-Unis sont plus
que jamais menacés.
Les
attentats du 11 septembre ont montré
jusqu'où les terroristes - les
ennemis de nos valeurs communes - sont
prêts à aller pour les détruire.
Ces atrocités étaient une
attaque dirigée contre nous tous.
En défendant fermement ces principes,
les gouvernements et les peuples des Etats-Unis
et d'Europe ont amplement démontré
la force de leurs convictions. Aujourd'hui,
plus que jamais, le lien transatlantique
est une garantie de notre liberté.
Nous
avons, en Europe, une relation avec les
Etats-Unis qui a résisté
à l'épreuve du temps. C'est
largement grâce au courage, à
la générosité et
à la clairvoyance des Américains
que l'Europe a été libérée
des deux formes de tyrannie qui ont dévasté
notre continent au XXe iècle: le
nazisme et le communisme. C'est grâce
aussi à la coopération continue
entre l'Europe et les Etats-Unis que nous
avons réussi à garantir
la paix et la liberté sur notre
continent. La relation transatlantique
ne doit pas devenir victime des tentatives
persistantes actuelles du régime
irakien de menacer la sécurité
mondiale.
Dans
le monde d'aujourd'hui, plus que jamais
auparavant, il est vital que nous préservions
cette unité et cette cohésion.
Nous savons que le succès dans
cette bataille quotidienne contre le terrorisme
et la prolifération d'armes de
destruction massive requiert une détermination
inébranlable et une ferme cohésion
internationale de la part de tous les
pays pour lesquels la liberté est
précieuse.
Le
régime irakien et ses armes de
destruction massive représentent
une menace évidente pour la sécurité
mondiale. Ce danger a été
explicitement reconnu par les Nations-Unies.
Nous sommes tous tenus par la résolution
1441 qui fut adoptée à l'unanimité.
Lors du sommet de Prague et du Sommet
européen de Copenhague, nous, Européens,
avons réitéré notre
appui à la résolution 1441,
notre souhait de continuer sur la voie
des Nations unies et notre soutien au
Conseil de Sécurité.
En
faisant cela, nous avons adressé
un message clair, ferme et non équivoque
selon lequel nous débarrasserons
le monde du danger posé par les
armes de destruction massive de Saddam
Hussein. Nous devons rester unis pour
exiger le désarmement de son régime.
La solidarité, la cohésion
et la détermination de la communauté
internationale sont notre meilleur espoir
d'atteindre cet objectif pacifiquement.
Notre force repose dans l'unité.
La
combinaison d'armes de destruction massive
avec le terrorisme est une menace aux
conséquences incalculables. La
résolution 1441 est, pour Saddam
Hussein, la dernière chance de
désarmer en utilisant des moyens
pacifiques. L'opportunité d'éviter
une grande confrontation dépend
de lui. Malheureusement, cette semaine,
les inspecteurs de l'Onu ont confirmé
sa propension longtemps établie
à tromper, à nier et à
ne pas respecter les résolutions
du Conseil de Sécurité.
L'Europe
n'est pas en conflit avec le peuple irakien.
En effet, il est la première victime
du brutal régime irakien. Notre
but est de sauvegarder la paix et la sécurité
mondiale en s'assurant que ce régime
abandonne ses armes de destruction massive.
Nos gouvernements ont la responsabilité
commune de faire face à cette menace.
Ne pas le faire serait ni plus ni moins
faire preuve de négligence vis-à-vis
de nos propres citoyens et vis-à-vis
du reste du monde.
La
Charte des Nations Unies confie au Conseil
de Sécurité la tâche
de préserver la paix et la sécurité
internationale. Pour cela, le Conseil
de Sécurité doit maintenir
sa crédibilité en s'assurant
que ses résolutions sont pleinement
respectées. Nous ne pouvons accepter
qu'un dictateur viole systématiquement
ces résolutions. Si elles ne sont
pas respectées, le Conseil de Sécurité
perdra sa crédibilité et
en conséquence, la paix mondiale
en souffrira.
Nous
sommes confiants que le Conseil de Sécurité
fera face à ses responsabilités.
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