Conseil
de l'Union Européenne
"Van
Rompuy, cest la chance de Barroso"
Olivier
le Bussy
Mis
en ligne le 14/11/2009
Pour
Pierre Defraigne, directeur de la Fondation
Madariaga-Collège dEurope,
le Premier ministre belge pourrait ranimer
la flamme européenne au Conseil
sil en était désigné
président. Ce dont profiterait
également la Commission.
Entretien
Directeur
exécutif de la fondation Madariaga
- Collège dEurope et directeur
général honoraire de la
Commission, le Belge Pierre Defraigne
livre son analyse sur le processus de
désignation du futur président
permanent du Conseil européen et
définit les qualités qui
font du Premier ministre belge Herman
Van Rompuy le favori pour décrocher
le poste.
Compte
tenu du fait quil était,
jusquà récemment,
peu connu sur la scène européenne,
êtes-vous surpris quHerman
Van Rompuy soit donné favori pour
devenir le premier président stable
du Conseil européen ?
Pas
du tout. En réalité, il
est plus connu quil ny paraît
parce quil est membre du PPE (Parti
populaire européen, droite - NdlR)
, dont le président est Wilfried
Martens (membre du CD&V, comme Van
Rompuy - NdlR), et que la plupart
des chefs dEtat et de gouvernement
appartiennent à ce groupe. De plus,
cest un homme qui vient dun
pays qui réunit toutes les conditions
pour lancer cette nouvelle présidence
: un Etat membre fondateur, qui participe
à toutes les formations actuelles
de lEurope, et qui a toujours eu
une culture européenne. Même
si cest un pays qui na pas
nécessairement laction européenne
quil devrait avoir, se contentant
dêtre un pays de bons offices
plutôt quun pays militant.
Outre
le fait quil est belge, quels sont
les autres arguments qui jouent en fonction
dHerman Van Rompuy ?
Ses
qualités personnelles en font un
candidat idéal pour la fonction
telle que je la conçois. Cest-à-dire
un chairman, un deal maker, ce
qui est capital dans cette fonction, afin
de pouvoir faire souffler sur le Conseil
un esprit européen. On a négligé
pendant plusieurs années le bien
commun européen qui, finalement,
est la source du compromis. Un homme comme
Van Rompuy possède cette culture
européenne et cette philosophie
politique du bien commun et dune
certaine transcendance européenne.
Il est peut-être moins préparé
pour la partie protocolaire de la fonction
qui consistera à tenir des pow-wow
avec Obama et Hu Jintao - dont il ne faut
toutefois pas surestimer limportance.
A
vos yeux, le rôle de président
du Conseil est surtout important pour
le fonctionnement interne de lUE
?
Oui,
et plus précisément pour
celui du Conseil européen. Personne
ne demande à Van Rompuy dincarner
lEurope aux yeux des citoyens. Il
y a quelque chose qui relève de
lordre de la mystification de faire
dun homme choisi par vingt-sept
dirigeants européens celui auquel
les Européens vont sidentifier.
Si
lon adopte ce point de vue, cela
revient à dire que les Britanniques
font fausse route en avançant que
Tony Blair serait le président
idéal parce quil serait le
seul à pouvoir parler dégal
à égal avec les grands de
ce monde.
Il
y a eu cette horrible expression dun
think tank bruxellois qui parlait de Blair
comme de lhomme pour lequel on arrête
le trafic à New Delhi ou à
Pékin. Cest tout à
fait ridicule. Franchement, ce qui fait
le poids du président du Conseil
est le fait quil parle au nom des
Vingt-sept. Quant à la question
du charisme personnel, quand on voit ce
que Blair en a fait, tant sur la scène
nationale quinternationale, on est
en droit de se demander si, vraiment,
lEurope a besoin dun politicien
dévalué, rejeté par
son parti et lopposition dans son
pays pour présider lEurope.
Ce qui la rendrait, par ailleurs, plus
haïssable encore aux yeux des Britanniques.
Ce serait encore un coup pour le discrédit
de lEurope.
Comme
la plupart des autres prétendants
au poste de président, M. Van Rompuy
a choisi dafficher un profil bas
et la Belgique sest gardée
de pousser son candidat. Est-ce la bonne
tactique, ou aurait-il fallu adopter la
stratégie plus offensive du Royaume-Uni
?
Avant
de répondre je dirai dabord
un mot sur lexercice lui-même.
Nous avons les trois ingrédients
du conclave : 1) les candidats ne se déclarent
pas, celui qui se déclare sélimine.
2) cest secret 3) on vote. Soit
dit entre parenthèses, la subtilité
belge disant que le traité de Lisbonne
nentrant en vigueur que le 1er décembre,
on ne vote pas, vraiment, est une astuce
juridique à la noix. Je crois que
si cest ça la difficulté,
on va acter quil y a une majorité
et on fait une procédure écrite
le 1er décembre au matin qui confirme
laccord obtenu.
Pourquoi
les Belges nont-ils pas réclamé
le poste haut et fort ? Dabord parce
quil y a une ambiguïté
belge, ils ne sont pas sûrs de vouloir
perdre Van Rompuy, faute dalternative.
Ensuite ce job est très intuitu
personnae. Ce nest pas à
la Belgique que lon donne le poste.
Que Van Rompuy soit belge est une bonne
chose pour les raisons que nous avons
évoquées, mais ce sont les
qualités personnelles de lhomme
qui compte. Cest de bonne guerre
que les Belges laient laissé
accumuler lui-même son propre crédit.
Maintenant, je ne sais pas si sa cote
baisse ou pas, si son sort est lié
à celui de David Miliband (le
ministre des Affaires étrangères
britanniques faisait partie avec M. Van
Rompuy du "ticket" donné
gagnant la semaine dernière mais
a décliné loffre de
devenir chef de la diplomatie européenne
- NdlR) ou pas, cest très
difficile de faire ce genre de calcul.
Cest clair que la présidence
suédoise a manqué desprit
de décision pour emballer le paquet.
Van
Rompuy a dit quil naccepterait
le poste, ou plutôt quil ne
le refuserait pas, à la condition
quil y ait un consensus autour de
sa personne
Mais quentend-on
exactement par consensus ?
Une large majorité ? Lunanimité
?
La
règle est que dès linstant
où il y a une majorité et
quon peut voter, on aboutit au consensus.
Il ny a pas un Etat membre sensé
qui sélèvera contre
Van Rompuy. Dès lors que ce nest
pas le cas, les réticents vont
se rallier aux autres. La majorité
qualifiée conduit au consensus.
M.
Van Rompuy est perçu comme le candidat
de la France et de lAllemagne. Est-ce
que cela pourrait jouer en sa défaveur,
certains Etats membres ayant limpression
que Paris et Berlin tentent de leur forcer
la main ?
Cela
peut créer de lirritation,
mais de là à rejeter un
candidat parce quil est celui de
laxe Berlin-Paris, il y a une marge.
Cependant, ne nous y trompons pas : si
Mme Merkel et M. Sarkozy imaginent quils
auront leur homme à Bruxelles,
ils se trompent. Van Rompuy nest
pas et ne sera pas lhomme dun
axe quelconque. Ce nest pas sa façon
de fonctionner.
Doit-on
sattendre à ce que la désignation
du président du Conseil et du Haut
représentant donne lieu à
un marchandage plus large, notamment en
ce qui concerne lattribution des
portefeuilles au sein de la prochaine
Commission ?
Je
crains que ceci soit un scénario
possible. Tout va tenir à Barroso.
Sil est assuré dun
appui fort au Parlement européen,
il sera en mesure de tenir en échec
les pressions des Etats. Le test, pour
Barroso, ce sera de créer une Commission
forte et indépendante et de faire
fi des pressions quon fera sur lui
en parallèle avec lexercice
du choix de la présidence. Autant
que ses choix personnels, Barroso a été
handicapé par la faiblesse de sa
Commission. Il lui faudra quatre ou cinq
barons et leur donner les emplois qui
leur conviennent, il ne sen sortira
pas autrement.
Il
faut dailleurs noter que dans lhypothèse
Van Rompuy, Barroso retrouve un appui
au sein du Conseil européen, parce
que le Belge est un homme qui va encourager
la Commission à jouer tout son
rôle. Cela pourrait créer
une dynamique très féconde
et rendre à Barroso une marge de
manuvre quil avait perdue.
La
nomination de Van Rompuy serait la chance
de Barroso ?
Cest
exactement comme ça que je le formulerais.